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"Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui." (Montaigne)

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Le temps du retour

Routes. Bus. Des heures en pagaille dans les transports. Les retrouvailles des amis rencontrés quelques mois plus tôt, à Bobo, à Bamako, à Ndem. C'est le retour. Un retour qui se fait lentement. Celui-ci a commencé à Kpalimé, au Togo.

 

Coïncidence ou pas, cette décision était précédée pour moi d'un autre retour. Celui à Totsi, un quartier de Lomé. En revenant dans ce quartier où j'avais passé cinq mois en 2007, j'ai eu une sensation étrange, celle d'avoir quitté cet endroit hier. Chaque personne connue, des enfants de la famille à qui je donnais des cours à la vendeuse de beignets en passant par les membres de l'association, tous se souvenaient parfaitement de moi. Cela faisait trois ans. Passée la joie partagée de se retrouver, les habitudes revenaient comme normalement. Nous nous échangions les nouvelles de la journée ici et j’achetais des beignets là. Un retour donc comme si le temps d'absence n'avait presque rien changé.

 

Comme pour nous rappeler que tous les paysages et toutes les rencontres du monde n'opèrent qu'un changement lent et profond sur nos êtres, nous revenons à Bobo, à Bamako, à Ndem pour nous y retrouver semblables au premier passage, pour y retrouver nos hôtes semblables au premier passage. Le Sahel, les dromadaires, les bus surchargés, les cours africaines, les marchés et couleurs extraordinaires, les rencontres, toutes ces rencontres et ces heures de palabres ne nous ont pas métamorphosés. On ne voit pas l'érosion de l'eau sur la roche. Nous nous en rendons seulement compte au moment où nous voulons construire sur ce que nous croyions être encore là.

C'est donc certainement une bonne chose que de prendre ce temps du retour en repassant par des endroits découverts à l'aller. Il nous évite ce choc du retour rapide. Choc dû au changement violent de l'environnement sociétal et culturel. Mais surtout choc de se retrouver, face à nos proches, semblables au jour de notre départ.

 

 

Benoît



Publié à 11:41, le 1/05/2011 dans Recits, Ndèm
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L'un tolérant

Durant notre voyage, nous avons souvent vu des mœurs qui vont à l’encontre de certaines de nos valeurs. Statut particulier des femmes, servantes pré pubères, enfants éduqués avec violence. Autant de situations que nous avons observées en nous efforçant de comprendre, de chercher à identifier les divers aspects, positifs comme négatifs.

 

Ainsi, nous avons accepté de vivre des situations qui nous auraient semblé aberrantes dans un contexte différent. Nous nous sommes habitués à voir le chef de famille manger son plat (choisi!) seul, et les (plusieurs) femmes manger après tout le monde, dans la cuisine. Nous nous sommes habitués à voir des servantes travailler très dur, alors qu’elles n’ont pas encore 10 ans, des petites sœurs assister leurs grands frères comme des bonnes. Nous nous sommes habitués à voir des adultes parler aux plus jeunes, sans considération. Plus généralement, nous nous sommes habitués aux rapports humains fortement hiérarchisés.

 

Nous essayons d’appréhender ces situations avec recul, de considérer au mieux les pourquoi et les comment, de dépasser la forme et de rechercher le fond.

 

Si nous pouvons faire cela, c’est que les situations sont globalement différentes de ce que nous connaissons, et qu'elles ne sont aucunement comparables à nos références. Les conditions de vies nous sont tellement étrangères (très peu de moyens, famille très nombreuse, promiscuité, accès difficile à l’eau et aux ressources énergétiques, préparation culinaire nécessitant plusieurs heures…) qu’il nous est facile d’englober le tout comme « étrange » et d’accepter que les individus aient des rapports différents de ceux que nous connaissons.

 

Mais depuis une semaine, cette tolérance est mise à mal.

 

Nous sommes accueillis chez Badou, à Lomé. Ingénieur agronome de trente ans.

 

Depuis deux ans, la situation de Badou a changé. Il est désormais conseillé, chargé de la programmation, dans un ministère. Il a emménagé dans une petite villa d’un quartier chic avec sa femme et ses deux enfants (3 ans et 1 an et demi). Leurs conditions de vie sont loin d’être comme celles que nous avons côtoyées depuis le début de notre voyage. Un grand portail et un haut mur nous sépare de la rue et du reste de la ville. Terrasse carrelée, petit jardin vert et frais, piscine gonflable pour les enfants, chambres avec lits, salle de bain occidentale, cuisine avec un petit four d’occasion, voiture familiale dans le garage… Nous mangeons tous à table dans la salle à manger et les enfants font leurs caprices comme chez nous. On se croirait dans une maison de lotissement à la française.

 

Mais nous ne sommes pas en France. Et si les conditions matérielles nous semblent connues, les mœurs restent bien différentes. Un mélange étonnant, et on s’y perd un peu.

 

Une jeune servante d’environ 14 ans, aide-ménagère, répond à tous les caprices du couple qui ne se lève que rarement de leur siège. Elle est craintive, n’a presque aucun jour de repos et est très modestement payée. Les rapports homme-femme nous restent complètement étranger. On parle de crainte de coépouse, d’argent de poche pour la femme, on entend Badou crier « j’ai faim ! Tu n’as rien fait à manger encore ?! ». Sylvine, la femme de Badou reste toute la journée à la maison avec les enfants. Elle attend son mari, ses cadeaux, son argent et n’a aucune activité personnelle pour son propre épanouissement. Ces attitudes nous nouent le ventre et nous révoltent. Nous voudrions leur faire part de notre étonnement, leur faire des remarques. Nous nous sentons très concernés.

 

Nous nous sommes étonnés de notre réaction. Alors que nous avons accepté des situations bien plus aberrantes avec tolérance, ici, leurs attitudes nous révoltent quelque peu. Et cela alors que leur situation est tellement plus proche de notre réalité que certains cours africaines rencontrées : ils mangent ensemble à table, ils ont des moyens financiers, se font des cadeaux, les enfants vont à l’école, ont des jouets. Sylvine, grâce à sa servante, aurait tout le temps pour profiter de certains loisirs, etc…

 

Peut être réagissons-nous ainsi parce que nous nous sommes impliqués. Badou est devenu un bon ami de Benoît, je m’entends bien avec Sylvine, nous faisons partis de la famille. Il n’y a pas de questions d’étranger mis sur un piédestal, nous parlons d’égal à égal (chose qui n’était pas forcement évidente au cours de nos autres relations).

 

Cette réaction résonne avec plusieurs situations déjà vécues.

 

Face à une situation,

ce qui nous parait fortement étranger est difficilement atteignable par notre compréhension. Deux réactions sont alors possibles. La plus simple est le rejet, par paresse d'esprit. L'autre se trouve dans une acceptation globale de la situation, quitte à aller à l'encontre de nos valeurs. Cette dernière est facilitée par le fait que nous restons entièrement extérieurs à cet étrange.

 

Ce qui nous parait proche semble facilement atteignable par notre compréhension. Parce que nous nous sentons plus impliqués, parce que nous pensons comprendre, nous devenons moins tolérants et plus exigeants.




Publié à 19:49, le 8/04/2011 dans Opinions, Lomé
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Emigration, vu d'ici

L’Europe est une tentation.

Beaucoup en parle simplement.

D'autres ont simplement l’envie de découvrir ces pays dont tous ces touristes blancs sont issus et dont les télés diffusent tant de leurs programmes.

 

D’autres ont envie d’avoir l’argent. « Il parait que même les arbres ont de l’argent au bout des branches ». Vision ironique de la situation en Europe. On y croit sans y croire. Tant de contradictions apparentes : tous les blancs qui sont ici en Afrique (en tant qu'expatriés ou en voyage) peuvent s’octroyer tant de choses que même une vie entière ne suffirait à payer. Grâce aux inégalités de niveau de vie, chaque blanc en Afrique peut s’octroyer facilement une myriade de choses. Alors difficile de croire qu’en France la vie peut être difficile, que l’argent n’est pas abondant pour tout le monde et que chaque hiver, 200 000 personnes dépendent des restos du cœur pour manger.

 

Pourtant les gens ne sont pas tous dupes : la vie en Europe est bien différente, moins chaleureuse, moins collective, plus stressante. Certains émigrés ont l’honnêteté de décrire leurs vraies conditions de vies et ont décidé de ne pas entretenir le mythe en se masquant derrière une apparente fortune (toute relative) envoyée par Western Union : 50€ arrachés au prix d’un hiver glacé sans chauffage qui viennent réjouir toute une famille de l’équivalent d’un SMIC moyen permettant d’offrir 2 ou 3 loyers, ou bien 3 sacs de 50 kilos de riz ou encore un aller-retour en Côte d’Ivoire.

 

L’Europe est certes une tentation (à juste titre d’ailleurs). Mais les maliens et les burkinabés, par exemple, qui ont émigré en masse (10 à 15% de leur population), ne sont pas partis en Europe !

Ils sont en très grande majorité partis en Côte d’Ivoire et dans une moindre mesure au Sénégal. Ils en rigolent : « la Côte d’Ivoire c’est le Paris du Burkina Faso ».

Rare sont les burkinabés qui ne soient partis au moins une fois là-bas. Ils ont toujours une connaissance là-bas. Le travail est y relativement abondant, mieux rémunéré (10 fois plus pour une serveuse) et il y a toujours un membre de la famille déjà sur place susceptible d’accueillir. 3 millions de burkinabés et un peu moins de maliens sont là bas (10% de la population ivoirienne est immigrée). Voilà une autre tentation plus réaliste !

Les pays africains ne sont pas que des terres de départ ! Plus largement, l’émigration sud-sud est aussi importante que l’émigration sud-nord (60 millions de personnes par an).

 

Les pays d’Europe ne sont pas l’unique terre d’accueil du monde. Et l’invasion grimpante diffusée par la pensée dominante est en réalité stagnante. A l’échelle mondiale comme à l’échelle nationale, le taux d’immigrés dans les populations est constant depuis… 1975 (3% dans le monde et 7% en France).

 

On sert un discours de peur. Contrôler les frontières ne suffit plus, il faudrait expulser de plus en plus et même remettre en question les accords de Schengen quand bon nous semble....

Expulser les immigrés noirs et arabes en particulier, « ceux qui rendent difficile la capacité d’absorption des pays d’accueil ». Et pourtant ! Les immigrés d’origine subsaharienne ne représentent que 4% des immigrés dans le pays de l’OCDE…. Perfide jeu politique.

 

Débat électoraliste sur l’immigration, sur l’Islam. Faire peur, entretenir des diversions, des fantasmes d’invasion… nos politiciens s'en donnent à cœur joie. Toute la presse véhicule cette catégorisation des individus, derrière une couleur, une religion ou une appartenance sexuelle. Formidable outil pour alimenter les tensions entre les citoyens. Le politique continue de combattre l’obscurité en lui tapant dessus plutôt qu’en allumant la lumière.

 

Ô combien nous avons honte de lire les titres de la presse locale. « Sarkozy plus lepéniste que Le Pen ? ». Ô combien nous avons honte de voir la manière dont la France rejette les étrangers. A tel point, que le mot lui-même est devenu péjoratif ! Et pendant ce temps là, nous découvrons l’accueil extraordinaire fait aux étrangers ici.

On devine les pensées enfouies... Mais l’étranger européen pose "sûrement moins de problèmes". Ils sont moins nombreux, ont de l’argent… Bien au contraire ! Tant de raisons pour justifier son rejet : tourisme sexuel, accaparement de richesses, sans compter les démons historiques de l’esclavage et la colonisation. Et pourtant, inlassablement, l’étranger est roi.

 

On parle de choc des cultures en France. De fracture culturelle trop difficile à dépasser. Islam, chrétien ! Le mélange est soi-disant obligatoirement hétérogène.

L’Afrique de l’Ouest est un formidable contre argument existant. Ici des dizaines d’ethnies se côtoient, des musulmans, chrétiens et animistes en proportions variables cohabitent (non sans tension bien sûr) mais avec une tolérance dont nous avons beaucoup à apprendre !

 

« Il n’y a pas d’étranger dans tout ce qui est humain ».

 

Contre la peur, l’accueil.

 

Ce voyage nous amène à faire par nous-mêmes le travail que devraient faire des dirigeants responsables de leur pays et soucieux des populations : amener les gens à se rencontrer, à se comprendre, à rencontrer ce qui est différent et à montrer que cela est source de richesse.

 

Source des chiffres : INSEE, Jeune Afrique et Courrier International de mi-mars.



Publié à 11:25, le 25/03/2011 dans Opinions, Ouagadougou
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Repas dans un bouiboui

Agnès voulait visiter les cliniques de Ouagadougou pour voir un peu comment ça se passait. Elle trouve donc le moyen d’attraper une grosse infection : 39°C, vomissements, diarrhée, puis sensation de froid. Peut-être une crise de paludisme ? OK, elle a gagné : nous nous rendons à une clinique dans la voiture d’une personne rencontrée seulement dix minutes plus tôt. 40,3°C dans le corps, 8 de tension, le médecin décide de la garder. Les soins sont vraiment bien donnés, la chambre est climatisée. Les couleurs reviennent peu à peu sur son visage.

Après une journée un peu ennuyante (ou bien anxieux serait plus juste ?) à regarder Agnès dormir et à la porter aux toilettes pour éviter qu’elle ne s’étale de tout son long, vient le repas du soir… auquel je ne serai pas convié. Petites pommes de terre et poulet, c’est grand luxe mais y en a que pour un. Elle a retrouvé un peu de forme, je la laisse donc manger et part chercher un bouiboui dans le quartier.

 

Ce ne sera pas chose facile. C’est un quartier riche que je découvre en sortant. Résidences d’ambassadeurs, restaurant gastronomique français, routes goudronnées partout, circulation fluide, rares échoppes et rares piétons. On se croirait presque en Europe s’il ne faisait pas 40°C et que les trottoirs n’étaient pas en terre.

 

Je ne suis pas très optimiste quand à la possibilité de trouver une mama qui prépare des petits plats traditionnels. Je marche un peu et m’arrête pour observer deux femmes qui discutent près d’un petit tas de bassines empilées, qui indiquent peut-être la présence de nourriture.

 

« Wallaye tanti ! L’Afrique ce n’est pas facile hein, y a toujours des imprévus. J’avais préparé un bon riz gras puis j’ai eu 2, 3, 4 invités qui ont mangé tout mon riz gras ! Wallaye ! Et moi j’ai faim et je dois présenter la météo à la télé dans 1h. Il faut me donner un bon atiéké tanti ! Sinon je vais me chercher. »

 

 

Je me rapproche et aperçois une petite table derrière la baraque en bois. Je m’assois en face de la présentatrice de la météo et demande un autre atiéké. La conversation continue entre ces deux femmes, je m’y mêle, elles m’interrogent. Le ton est enjoué. Un homme passe, l’échange entre eux est moqueur. Nous l’invitons à manger comme chaque fois lorsque l’on mange et que quelqu’un passe à côté. Celui-ci demande 1000 F à la présentatrice pour mettre de l’essence dans sa moto : « wallaye mon frère, je n’ai pas d’argent sur moi là ». Faisant allusion à sa voiture garée à côté, celui-ci lui rétorque « tu roules en quatre roues et tu n’as pas d’argent ? ». Rires, le monsieur s’en va. Nous continuons à manger l’atiéké, en mélangeant les bouts de poisson et les boulettes de semoule de fonio que l’on confectionne dans le creux de la main droite. J’arrive enfin à manger proprement : c’est tout aussi compliqué qu’à la fourchette.

 

 

Les palabres continuent. La présentatrice météo raconte les difficultés financières qu’elle rencontre tout comme ses amis enseignants et infirmiers. Chaque fin de mois, ce sont plusieurs de ses amis ou parents qui l’appellent pour lui demander un peu d’argent. Dès qu’une personne a de l’argent, elle doit partager...

 

 

Un étudiant arrive. La discussion s’engage avec lui aussi et dérive rapidement sur la politique. La présentatrice le taquine « Je dis woh : il ne faut pas venir nous taper demain hein » [les étudiants manifestent à nouveau le surlendemain – cela fait un mois qu’ils manifestent à la suite de la mort d’un élève passé à tabac par des policiers]. Tous sont d’accord pour dire que Compaoré [président du Burkina Faso depuis 23 ans] répartit mal l’argent mais aucun ne demande sa chute pour le moment. Cependant l’étudiant précise que « ça va venir s’il ne fait rien ». On m’explique la situation : pour la troisième fois en 10 ans, le gouvernement a décidé de fermer les universités, restaurants universitaires et cités universitaires (!!!) à la suite de mouvements sociaux. Je crois que nous ne pouvons pas nous rendre compte à quel point la décision de fermer les restaurant et cités est totalement folle dans ces lieux ! Bon nombre d’étudiants n’ont pas de famille sur Ouagadougou, leur famille étant en Côte d’Ivoire pour gagner suffisamment d’argent pour payer la formation. Ces familles n’ont plus de moyens avec le conflit actuel. Tous les étudiants se retrouvent à la rue, sans moyens, sans endroit où dormir, sans restaurant universitaire. En 2007, bon nombre de filles s’étaient vendues pour survivre.

Je leur demande, ironique : « mais il est là depuis 23 ans, pourquoi ça changerait ? ». L'étudiant me répond que les burkinabés commencent à voir plus loin que leur nez : « avec les échanges avec les autres pays, depuis 5 ans, les burkinabés peuvent se mobiliser. » Le ras-le-bol monte, animé par un sentiment d’impunité grandissant. Année blanche pour les lycéens et les étudiants (imposée par le gouvernement), six morts dans des manifestations et les syndicats viennent de décider une journée ville morte pour le 8 Avril. Mais tout cela est dit en plaisantant, de cet air chantant avec lequel les burkinabés se sont appropriés la langue française.

 

Le repas se termine. La présentatrice me transmet un bon rétablissement pour Agnès et nous invite à venir manger chez elle un soir. Tanti, la cuisinière, s’inquiète de savoir si j’ai apprécié son atiéké. Je repars avec un grand sourire : même dans ce quartier chic, avec ces classes aisées, il reste ce merveilleux d’Afrique de l’Ouest : la palabre, l’accueil et le rire.

 
 
Benoît
 


Publié à 11:15, le 24/03/2011 dans Des repas..., Ouagadougou
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Caravane du Sahel

A l'extrême nord du Burkina Faso, Gorom-Gorom (qui signifie "asseyons-nous") est la ville centrale de la réserve du Sahel. La végétation, éparse, est en lutte avec le sable. On sent le désert tout proche, on est à sa porte. La chaleur est accablante. La sécheresse, terrassante, est accrue par la poussière sablonneuse omniprésente que le vent soulève et fait s'engouffrer dans les maisons et les marmites. Les gorges s’assèchent et les yeux s’irritent.

Plus grande ville de la région, Gorom-Gorom est le centre d'approvisionnement des sahéliens. Tous les jeudis, la ville s'anime, c'est le jour du grand marché. De nombreux paysans, nomades peuls et touaregs, juchés sur des ânes ou des dromadaires, convergent de toute la région. Des commerçants descendent du Mali et du Niger tout proches pour venir à ce carrefour stratégique vendre dattes, étoffes, etc... Nous déambulons dans les dédales colorés de ce grand marché sahélien.

Sans en avoir eu particulièrement envie avant de nous retrouver face à ces curieux animaux, nous avons succombé au charme d'une excursion en dromadaire proposée par un ami d'ami d'ami. Voilà un genre d'expérience qui est plus motivée par l'exotisme qu'il évoque que par les rencontres qu'il provoque.

 

Jeudi soir, fin du marché, les commerçants petits ou grands s'alignent en caravanes à chaque sortie de la ville pour retourner dans leur village ou rejoindre leur campement. Nous allons suivre la caravane et dormir sur les dunes. Nous découvrons avec stupéfaction nos montures, l'étrangeté de leur physique et leurs propriétés extraordinaires : 45 jours sans boire !

 

 

Nous accompagnons à pied les dromadaires jusqu'à la porte de la ville. Notre guide et le chamelier nous expliquent la manière dont il faut fixer les pieds pour ne pas tomber à la renverse lorsque l'animal se lèvera. Nous montons en selle, les dromadaires se redressent. La première sensation est vertigineuse. Nous ne pensions pas être à une telle hauteur du sol. Les premiers pas nous informent vite sur les conditions de l'excursion : inconfortable et ballottante.

Devant et derrière nous la caravane se forme : charrette, ânes, éleveurs guidant leur troupeau de vache du haut de leur dromadaire, ou commerçants qui n'ont aujourd’hui que leurs pieds pour les porter.

Les yeux grands ouverts, nous buvons le paysage impressionnant. Végétation éparse et piquante, dunes de sable, cases isolées, campements nomades, femmes peules parées de bijoux incroyables, troupeaux de dromadaires au loin...

 

Un dromadaire arrive au trop près de nous. C'est un ami de Moussa, le chamelier. La discussion en tamashek s'engage. Nous prenons le trop, il nous faut arriver avant la tombée de la nuit au campement. Deux heures plus tard, nous voilà en haut d'une dune dorée. Nous allongeons les nattes, préparons le feu...

 

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Sous le ciel étoilé, nos cœurs débordent de sentiments contradictoires.

Nous avons payé pour cheminer côte à côte avec des personnes qui retournent dans leur logement précaire, à pied, sous une chaleur accablante. L'argent que nous avons déboursé pour cette excursion serait d'une tout autre nécessité dans leur poche. Deux heures de marche... excursion en dromadaire amuse touriste... Cette caravane est pourtant loin d'être un théâtre. L'aspect rudimentaire de leurs habitats, de leurs moyens de transport, de leur vie, nous met le cœur au bord des yeux. Quelle misère.

Ces images viennent faire écho à une idée installée dans nos cœurs par le monde médiatique : l'Africain, et encore plus le Sahélien, est pauvre, démuni, miséreux. Nécessiteux.

 

Terrible erreur ! Quelle malheureuse idée d'associer simplicité matérielle à pauvreté, quelle erreur de l'associer à misère humaine !

Ce quotidien ressemble à celui d'un bon milliard de personnes sur terre et à celui de bien des civilisations passées. Et alors quoi ? Tous ces gens n'ont pas de chance ? Ont une mauvaise vie ? Ne pourrait-on pas avoir l'humilité de nos propres vies et reconnaître qu'elles ne sont certainement pas "mieux" que la leur ? Profusion de matériels, de services et de moyens, est-ce là notre belle vie ?

Les deux heures de charrette à travers les dunes pour renter nous choquent car nous associons cela à pauvreté. Et quoi, les deux heures d'embouteillage sur le périph' parisien, seul dans sa voiture, ne sont-elles pas pauvres aussi ?

 

Le sud mérite mieux que nos clichés.

 

 

 

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Le concept de pauvreté tel qu'il est aujourd'hui érigé par nos sociétés occidentales est peut être la pire des mésaventures qu'il peut arriver aux peuples africains. Après avoir été ses esclaves, ses colonisés puis ses tirailleurs les voilà devenus ses pauvres. L'instrumentalisation de ce concept consolide les mécanismes de l'aliénation culturelle et de la dépossession. Elle les prive de leur droit à penser leur propre destin. Elle viole leur imaginaire.*

( * Inspiré du livre d'Aminata Traoré "Le viol de l'imaginaire" )



Publié à 12:04, le 23/03/2011 dans Recits, Gorom-Gorom
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Au village de Bani

Nous sommes assis en compagnie d’Ousmane. Aujourd’hui il est guide. Nous discutons sur les collines qui surplombent la petite ville de Bani. Derrière nous une immense étendue de terre et de sable. Seulement six années plus tôt cet espace était gorgé d’eau qu’une digue permettait de retenir tout au long de la saison des pluies. L’eau permettait la culture vivrière et même plus : élevages, potagers, bananeraies, papayeraies… Bani s’en nourrissait et en vivait. L’eau en relative abondance (le marigot ne s’asséchait que peu de temps avant la nouvelle saison des pluies) permettait aux familles de reconstruire leur maison en banco (brique en terre), d’abreuver leurs grands troupeaux, d’entretenir les 8 mosquées (oui Bani a une histoire un peu spéciale) et de faciliter les conditions de vies du village.  Puis la digue a cédé en 2004. Depuis ce temps, le gouvernement n’a toujours rien fait à part l’envoi de 4*4 d’expert qui inspecte, prospecte, collecte, détecte…

Mais le marigot n’est plus. Les familles n’ont plus que quelques mois pour prendre l’eau dans d’autres petits bas-fonds. Passé ce temps, toute activité nécessitant beaucoup d’eau devient impossible.

 

 

 

Devant nous, en contrebas de la colline, le village de Bani se confond dans le paysage : route en terre, mur en terre, porte en bois et toits en paille, une atmosphère calme s’en dégage.  Si ce n'est la taule, presque tout vient des alentours. Le village se compose de quelques pistes et murs qui délimitent des concessions.

 

 

 

Au bout de chaque ruelle une porte étroite, basse, taillée dans un mur en banco. Derrière celle-ci, l’évasement d’une cour qui est à toute la famille et sur laquelle s’ouvrent trois, quatre ou cinq cases en fonction du nombre de frères, d’enfants et d’épouses. Quelques chèvres bêlent. Un de ces chiens soudanais écrasé par la chaleur tente inlassablement de chasser les mouches qui lui rongent les oreilles. Dans un coin, un rassemblement de houes. Du linge qui sèche. Une fillette, courbée au dessus d'une bassine posée à même le sol, qui trempe, frotte et rince le linge de la famille. Une femme, déjà grand-mère, pile le mil et chasse de temps à autre un bambin au ventre proéminent qui prend appui sur le mortier. Un bébé, sûrement le sien, dort dans son dos bercé par le bruit du mortier qui résonne, rythmant la vie de la cour, et trouvant écho avec tous les pilons du village.

Quelques fillettes s'approchent d'un canari pour y verser l'eau contenue dans le seau posé sur leur tête. Une charrette, conduite par deux enfants d'à peine 7 ans, ramène une dizaine de bidons jaunes remplis d'eau.

 

Une cour africaine comme on peut en voir tant, sous le soleil, dans le braiement des ânes et le pépiement des oiseaux qui attendent de loin quelques grains tombés ci et là.

 

 

Seconde partie inspirée d’un passage de « Vie et enseignement de Tierno Bokar » d’Amadou Hampaté Bâ.

 



Publié à 11:03, le 20/03/2011 dans Recits, Bani
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